L’éternité n’est pas de trop
Reviews littéraires

L’éternité n’est pas de trop

Alors je sais pas vous mais moi le temps qui défile à vitesse grand V, c’est une de mes principales angoisses. Je déteste fêter un anniversaire, je déteste prendre un an de plus, je déteste faire le point sur toutes ces journées que je ne revivrai plus et que j’ai immanquablement gâchées. C’est sans doute parce que je sais que ce que c’est d’avoir son espérance de vie limitée et son temps de compté. Et que c’est pas le genre de réflexe de survie qui s’oublie en un claquement de doigts. Séquelle des années passées dans un lit d’hôpital, je vais pas m’apitoyer sur mon sort plus longtemps je te rassure, toujours est-il que l’écoulement du temps c’est un truc qui me parle. Et pas en bien. Disons que c’est un truc qui me crie dessus très fort avec la voix d’un sergent militaire hyper énervé de bon matin.

Du coup le titre “l’éternité n’est pas de trop” m’a fait un peu de l’oeil je dois bien l’avouer. Je connais François Cheng de nom bien sûr (premier Asiatique à être devenu académicien) mais honte sur moi je n’avais jamais rien lu de sa plume. Étant en ce moment comme je le radote allègrement à chaque article, en pleine période de romans étrangers, je me suis dit que ce bouquin là réunissait tous les ingrédients propices à une bonne lecture. En plus le Libraire Sympa de Montparnasse avait laissé une de ses fameuses petites feuilles Canson sur la couverture et ça a achevé de me pousser à l’aventure.

Me voilà donc comme à mon habitude dans un TGV huit mille sept cent je sais pas quoi, un nouveau livre en poche, et 3h à tuer.

On embarque pour la Chine, direction fin de la dynastie Ming au XVIIe siècle, et j’admets volontiers que c’est un cadre spatio-temporel auquel je ne connais RIEN. C’est peut-être ce qui m’a plu en premier. L’impression d’être immergée ailleurs, un vrai ailleurs, du genre dépaysement total, et de découvrir une époque dont je suis pas du tout familière, dans un pays que je maîtrise pas plus. Outre le plaisir de la lecture en lui-même, l’attachement aux personnages, et l’intérêt pour l’intrigue, je veux souligner que ce côté-là c’est un vrai plus. J’en avais marre de toujours lire des romans de poche qui semblent parfois sortir d’une usine à best-sellers toute bien formatée, et pour une fois là je suis partie pour un beau voyage. Bon tu t’en doutes un peu évidemment, car sinon je t’en parlerais pas. Mais bon point !

Après la publication de mon avis sur Lovestar tu vas peut-être penser que j’ai une obsession pour les synopsis à base d’amours maudites en ce moment puisqu’on retrouve ici un Tristan et Iseult chinois, mais je te jure croix de bois croix de fer que c’est du pur hasard. D’ailleurs la 4ème de couverture promet bien un “récit d’une passion qui n’est pas seulement affaire de cœur et des sens, mais engage toute la dimension spirituelle de l’être ». C’est catchy, j’aime bien qu’on titille mon être.

On fait donc la connaissance de Dao-Sheng, un “presque” moine, qui pratique la divination et la médecine dans un monastère depuis de nombreuses années et à priori Monsieur ne mène pas une vie des plus trépidantes qui vaille la peine d’en faire un bouquin. Et pourtant. Oh pourtant. Dao-Sheng a un passé tumultueux, des secrets bien enfouis, des regrets pesants, et surtout un amour perdu auquel il reste fidèle avec une dévotion sacrée quasi pathologique mais qu’on ne peut qu’admirer. Le fruit de son adoration s’appelle joliment Lan-Ying, et tout aurait pu bien se passer, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Sauf que si l’éternité n’est pas de trop, c’est bien parce qu’il est question de patience. Dao-Sheng et Lan-Ying ne se sont vus qu’une fois, elle avait alors 15 ans, et lui pas beaucoup plus. Ils ne savent même pas qu’ils se sont remarqués (et de fait marqués à jamais) l’un l’autre au cours de cette soirée. Ils n’ont jamais eu l’occasion de s’adresser la parole et par un malheureux cours d’événements que je ne te spoilerai pas, ils sont séparés avant d’avoir pu vraiment se connaître. Et pourtant ils se connaîtront toujours. Dao-Sheng, personnage principal, n’aura de cesse de l’attendre, sans aucune garantie qu’elle ne soit même qu’au courant de son existence ou le reconnaisse un jour, alors qu’elle-même se retrouve mariée à un tyran et piégée sur ses terres sans aucune échappatoire (car les femmes sont des propriétés ne l’oublions pas, clin d’œil entendu). Dao-Sheng ne se résignera jamais. Et voilà qu’un jour, trente ans plus tard, le moment est venu pour lui décide-t-il, de la retrouver.

Débute alors un périple extraordinaire, marquant la fin d’une étape de sa vie et le début d’une nouvelle, mais sans précipitation. Dao-Sheng brûle d’impatience de retrouver sa belle bien sûr, mais il est davantage soucieux de faire les choses bien, surtout pour elle (il s’agit pas de lui causer encore plus de problèmes, tu découvriras par toi-même que la pauvre n’a pas coulé de longs jours heureux de son côté), et pour ça il a des nerfs d’acier et une patience à toute épreuve.

Oui, ils se retrouvent. Et oui, tous les obstacles du monde vont se dresser sur leur route. C’est plus des bâtons dans les roues qu’on leur met mais des échasses dans des pneus de tractopelles.

“Si nous aimons vraiment, l’amour est plus que nous-mêmes, il nous dépasse. Sans oublier pour autant qu’on est mortel, on est prêt à croire qu’on peut mourir soi-même, mais que l’amour ne mourra pas. Plus l’amour est vrai, plus on est à même de jurer l’éternité.”

L’écoulement du temps n’est pas une fatalité qui peut soumettre et asservir le Destin. La force de leur amour semble pouvoir tout endurer. Ils sont unis par une adoration sacrée qui est d’ailleurs mise en parallèle avec l’amour religieux et biblique, la foi, et qui ouvre sur des réflexions spirituelles qui vous retournent un peu le cerveau. Mais pas en mal, pas d’une façon hyper grandiloquente et prise de tête. Au contraire, c’est un roman qui explore ces thèmes profonds avec une aisance déconcertante, et sur lesquels aucun des personnages ne prétend détenir le savoir universel au présent de vérité générale. Surtout, c’est délicatement exécuté d’une main de maître, avec beaucoup de poésie. La prose de François Cheng distille goutte à goutte symboles, allégories, et autres envolées lyriques pour dresser un véritable chef d’oeuvre. C’est un livre très beau qui nous amène à réfléchir en douceur mais surtout avec beaucoup d’émotions. Et au-delà de ça on ne s’ennuie pas, parce que Dao-Sheng on a l’impression qu’il a vécu mille vies, et qu’on en découvre une nouvelle facette à chaque page. Ce que j’ai aimé c’est qu’on entreprend réellement avec lui ce voyage initiatique, même si le pauvre n’est vraiment plus tout jeune, qu’on rencontre les différents personnages comme si on se tenait à leurs côtés pour bavarder avec eux, et que nous aussi finalement on en vient à être interpellés/émus/questionnés/curieux sur tous les thèmes mystiques et spirituels qui s’entremêlent au fur et à mesure. C’est pas une lecture purement détente qui entrera par une oreille et en ressortira par l’autre tranquillement sans rien bouleverser sur son passage, ni une bête histoire pour passer le temps, on en sort vraiment enrichi.

“Il a fallu qu’il ne jure que par l’amour; ça l’oblige à se plonger dans le monde jusqu’au cou.  Les taoïstes parlent de l’entente avec l’univers des vivants ; les bouddhistes de la compassion et de la charité ; lui, avec son histoire de l’amour, il est poussé à agir, à convaincre, à attendre, à espérer, en un mot, à se passionner, là encore, comme un fou. Peut-être après tout suis-je pareil ? Lui dit qu’il aime tous les êtres, moi, une femme inaccessible. Lequel de nous deux est le plus fou ?”

Et pour l’écriture en elle-même, cette poésie dont je parlais plus haut, sur l’échelle du bijou on est sur un diamant taillé à la perfection. C’est pas difficile à lire, c’est pas pompeux ou guindé, au contraire c’est incroyablement juste, ça te touche comme il faut là où il faut, droit au but. Il y a une délicatesse et une authenticité dans ses mots, tellement belles qu’on a l’impression que chaque lettre s’articule autour du nombre d’or dans une harmonie parfaite. Le style de Cheng est juste absolument sublime. Il faut le lire je pense pour se rendre compte par soi-même mais en tout cas j’ai personnellement totalement adhéré et l’absence de traduction met bien en valeur la magie de sa prose sans perdre en richesse au niveau rencontre de cultures et symbolisme chinois. Si l’intrigue résumée rapidement comme je viens de le faire peut vous paraître un peu triste, c’est vraiment un bouquin que j’ai trouvé très lumineux. En tout cas, je crois que j’ai un peu moins peur du temps qui passe, que finalement on s’en fout pas mal des hiers et des lendemains, il y a des choses beaucoup plus belles qui méritent notre attention plutôt.

Vous trouverez sans aucun problème des centaines de commentaires studieux et bien élaborés sur toute la dimension spirituelle du roman, ainsi que sur sa construction poétique et ses prouesses stylistiques, donc c’est pas mon but ici de vous fournir une fiche de lecture/commentaire de texte pour dépanner un éventuel bac L en détresse. Je voulais juste partager ce titre avec vous parce que j’ai vraiment passé un très très bon moment à dévorer les pages (toi tu manges tes émotions, moi je les lis). Et que sur tous les plans j’ai trouvé que c’était une super découverte, que je vous recommande donc sans hésiter !

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