En cuisine
Reviews littéraires

En cuisine

Les statistiques sont formelles: les parisiens auraient passé 65,3h coincés dans les bouchons en 2016, et moi je dois approcher le même record dans les TGV. Du coup, le temps libre, la librairie Payot de Montparnasse, et les format poche à 5€, c’est un peu ma bouteille d’oxygène. (Viens tu m’achètes une liseuse, je suis en train de casser les étagères de mon proprio avec ma collection.)

Alors que je m’apprêtais à rater le départ de mon train l’autre jour, je n’ai pas manqué d’exécuter mon rituel habituel et j’ai attrapé un bouquin au hasard avant de me lancer dans un sprint sur le dernier coup de sifflet. Kitchen, de Banana Yoshimoto. J’ai commencé ce blog dans le but de partager des lectures récentes, d’aujourd’hui ou hier à la limite je suis tolérante, pour montrer qu’il y a toujours plein de trucs sympas qui sortent et que oui ! Lire, c’est cool ! Mea culpa, ici on remonte un peu dans le temps. Par contre on décolle pour le Japon donc tu me pardonnes si je te paye le billet d’avion ?

Je ne vais pas te parler fleurs de cerisiers, ce sont les bananes qui m’intéressent. Car Banana est une star, on est en 1997, elle a 23 ans, son roman Kitchen a fait un tabac, best-seller, et est adapté cinématographiquement par Yoshimitsu Morita. Je t’avoue que je ne l’ai pas vu mais c’est prévu !

C’est l’histoire de Mikage, une jeune fille de 20 ans qui vivait avec sa grand-mère et dont celle-ci vient de décéder. Elle se retrouve seule, perdue, décontenancée face à ce deuil qu’elle ne sait pas comment faire. Mikage a un refuge sacré malgré tout : les cuisines. Et pas seulement pour la nourriture, la pièce en elle-même l’apaise, la réconforte, c’est son havre de paix. On a tous une pièce par laquelle on juge les personnes chez qui nous sommes invitées. Pour Mikage, c’est la cuisine. La cuisine c’est la porte sur l’Estomac, et donc sur l’Âme. Après tout, we are what we eat. Et selon l’état de tes plans de travail et de ton évier, on peut vite dire quel genre de vie tu mènes. Tout sort direct de chez Ikea et le frigo est vide ? Tu préfères sans doute commander ou sortir avec tes potes, mijoter un curry au lait de coco pendant deux heures très peu pour toi. Moi par exemple j’ai un multicuiseur qui trône fièrement à côté d’une quinzaine d’épices en tout genre serrées comme des sardines, de moules à cupcakes à pois colorés qui s’empilent, et des sirops étranges goût cactus ou violette entassés sur les étagères. En bref je suis brouillon et j’ai aucune idée de ce que je fais, mais si ça se tente alors je suis partante.

Alors quand Yûichi, un vendeur chez un fleuriste que fréquentait la grand-mère de Mikage et qui appréciait beaucoup la vieille dame, invite la jeune fille à dîner chez sa mère et lui, elle se jette immédiatement sur cette fameuse pièce-usine à saveurs. Et elle en tombe amoureuse. De Yûichi ? Peut-être, je ne te le dirai pas, l’histoire n’est ni simpliste ni prévisible, on est pas dans un livre banal à l’eau de rose. Ce roman explore les relations humaines, les liens qui peuvent se tisser et nous rapprocher dans les épreuves, et notre façon à chacun, intime, d’aborder le deuil. En tout cas, je te confirme qu’elle tombe bien folle amoureuse de la cuisine de cette famille monoparentale, dont la mère Eriko, est une femme transexuelle rayonnante. La dimension de la transexualité et de la féminité sont explorées avec beauté, Eriko est une figure solaire. (Il est quand même aussi question de transphobie, cette histoire peut choquer des concerné(es).) Bien que Banana soit lumineuse dans ses mots, j’ai quand même trouvé la traduction d’une part un peu datée (mais c’est pas le plus dérangeant). Et surtout, en décalage avec le message initial de l’autrice (oui j’utilise “autrice” volontairement, va te faire foutre l’Académie française). On ressent le gouffre culturel et la poésie de la prose japonaise qui ne peut vraiment être exactement retranscrite dans nos codes français. Le texte reste très agréable à lire, mais on a parfois l’impression de rater des nuances, ou qu’un concept nous dépasse. C’est bien sûr un problème récurrent avec beaucoup de livres étrangers, surtout pour les romans asiatiques où on retrouve souvent une expression très lyrique et imagée qui nous est un peu curieuse à nous Occidentaux, mais ça faisait aussi son charme. Une lecture dépaysante. Et malgré tout, je ne l’ai pas aimé tant que ça non plus, même si le bouquin reste sympa et enrichissant. J’ai passé un bon moment avec cette lecture mais je n’ai pas de médaille à distribuer, c’était pas l’extase dont il fallait ab-so-lu-ment que je te parle.

 

La vraie motivation derrière cet article c’est la surprise qui se cache après Kitchen. Tu vois, Banana a décidé de faire publier son court roman en association avec une deuxième petite nouvelle à la fin, intitulée “Moonlight Shadow”, ce que j’ignorais. Deux pour le prix d’un c’est super, on est de l’équipe étudiants ici alors les réductions forcément on crache pas dessus. Contente sans être ravie par ma lecture de Kitchen, j’ai abordé Moonlight Shadow avec le préjugé qu’il ne placerait pas la barre plus haut, je l’avoue. Pardonnez-moi mon Père car j’ai péché. On reste dans le même thème : le deuil. Comment dire au revoir quand on n’en a pas eu l’opportunité ? Quand ce n’est pas juste, quand on était pas prêt parce que jamais on n’aurait imaginé, et qu’on avait justement pas à se préparer ? Comment tolérer la finalité d’un adieu à une personne avec qui on avait prévu de vivre nos vieilles années ? On se révolte, on se consume de colère, on s’abandonne au chagrin, on arrête les frais ? Et on blâme qui, on exhale comment, la délivrance elle est où ?

“C’était le choc du réveil qui était terrible. Je me sentais projetée dans le silence d’un temps blême, au souffle étouffé. Pourtant, je sentais qu’il fallait absolument que je continue à faire travailler mes mains, mon corps, et mon cœur. Je voulais croire que ces efforts indéfiniment répétés allaient finir par déboucher sur quelque chose. Je continuais à répéter comme une prière: ça va aller, ça va aller, un jour tu t’en sortiras !”

Comme Mikage, Satsuki est une jeune fille de 20 ans, mais elle c’est son petit ami qu’elle vient de perdre brutalement. Après 4 ans d’amour fou, extraordinaire, avec l’arrogance assurée qu’on connaît tous, qu’il durera pour toujours. Mais Hitoshi n’est plus, et il faut bien, alors, que Satsuki s’efforce de comprendre comment elle, peut être, sans lui à ses côtés. Elle fait un jour la rencontre d’Urara, une mystérieuse jeune femme, lors d’un de ses joggings matinaux qu’elle s’inflige le ventre vide pour souffrir et se sentir exister (ce qu’elle nie en bloc d’ailleurs, refusant d’admettre qu’avoir mal, c’est mieux que ne rien ressentir du tout). Cette rencontre s’impose à elle comme une chance de trouver la paix, mais tu le sais déjà, je ne t’en dirai pas plus, il faudra tourner les pages de tes propres petites mains.

 “Debout dans l’air pur et glacé qui piquait la peau, j’avais l’impression d’être un peu plus proche de la “mort”. En fait, c’était seulement dans ce paysage désolé, d’une implacable transparence, que je pouvais vraiment respirer. Masochisme ? Je ne crois pas. Car sans ces moments, je n’aurais pas trouvé en moi assez de confiance pour aborder une nouvelle journée. J’avais besoin de ce paysage, c’était presque vital.”

Premièrement, bien que les traducteurs soient les mêmes évidemment, le lyrisme typiquement japonais est mieux retranscrit que pour Kitchen, et est du coup plus parlant et touchant. Certaines réflexions vous frapperont telle une flèche en plein myocarde. C’est bien une nouvelle, entièrement en prose, mais pourtant il y a des passages brûlants d’authenticité qui m’ont davantage submergée de poésie que d’autres vers des plus grands enfants d’Apollon de notre Histoire, c’en était presque curieusement désarmant. Je m’attendais pas à ce que ça me touche autant, et pas avec une telle justesse.

“Les mots sont toujours trop abrupts, ils éteignent ce qu’il y a de plus précieux dans ces fragiles étincelles.”

Ce n’est pas pour l’intrigue en elle-même (qui n’est en rien mauvaise !) que je recommande cette lecture, mais vraiment pour cette clarté qui transparaît à travers des mots abordant un thème pourtant si sombre. Un vrai clair-obscur. Je pourrais dire que j’ai été particulièrement bouleversée par cette sensibilité et j’ai refermé le bouquin avec le sentiment d’avoir trouvé une pièce d’un euro par terre. Une bonne surprise en somme. Sauf que dans ce cas précis, l’euro ce serait un peu un Louis d’or. Banana aurait écrit cette nouvelle d’après la chanson éponyme de Mike Oldfield. Et moi tu sais, j’adore Mike Oldfield, j’ai hurlé les paroles de To France avec mes potes français dans une foi religieuse à chaque fin de soirée debout sur les comptoirs des pubs anglais du temps de mes folles aventures étudiantes dans les comtés d’Essex et Surrey. Autant te dire que Banana a achevé de me voler mon cœur avec ce clin d’oeil. C’est grâce à elle que j’ai commencé à vraiment m’intéresser aux romans étrangers et particulièrement asiatiques, je lui dois de beaux voyages. Alors toi aussi va faire un tour en cuisine voir ce qui s’y mijote et réveille tes papilles. Mais surtout oublie pas de taper dans le dessert, ton palais me remerciera !

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