Lovestar
Reviews littéraires

Lovestar

Comme d’habitude j’ai pris la peine de venir une heure en avance à Montparnasse pour me justifier un énième passage chez Payot où j’erre indéfiniment entre les rayons, lisant toutes les 4èmes de couvertures qui s’alignent sur les étagères. J’aime bien Payot car un des vendeurs (le proprio ?) laisse parfois des petits résumés cartonnés sur ses coups de cœur et que ses recommandations sont toujours très bonnes. J’hésite donc dans la section des romans étrangers (ma préférée en ce moment), tiraillée entre du japonais et du chinois comme si je passais une commande Alloresto, avec au menu un thriller haletant ou un truc plus lyrique qui promet une belle réflexion existentielle en métaphores filées qui peigneront de jolies aquarelles dans ma tête. Les deux petites feuilles Canson rédigées par le Libraire inconnu me promettent un super voyage dans tous les cas. Mais je viens déjà d’enchaîner “Kitchen” de Banana Yoshimoto et “L’éternité n’est pas de trop” de Cheng, et je me dis que le roman étranger c’est bien, mais je devrais peut-être faire un tour sur un autre continent si je veux pas rester cantonnais (très subtil et de bon goût, tu l’as ?) à ma zone de confort. Y a la dame qui annonce le TGV trois mille sept cent je sais plus quoi voie 5 donc va falloir se bouger quand même et dans la précipitation je finis par embarquer un bouquin islandais, prix de l’imaginaire 2016, dont le synopsis m’a promis du Roméo et Juliette contemporain au coeur d’une société avant-gardiste entièrement wireless, digne d’un épisode de Black Mirror : “Lovestar”, d’Andri Snaer Magnason.

Si vous voulez mon avis (et vous le voulez puisque vous êtes là), il y a eu une grosse erreur pour le choix de 4ème de couverture qui résume l’intrigue à un apparent déchirement entre un Tristan et une Iseult des temps modernes. On nous annonce une histoire d’amour idyllique qui tourne mal. En fait Lovestar, c’est avant tout une dystopie, et sacrément bien foutue qui plus est. Je vous parle pas du typique monde post-apocalyptique “le virus a décimé 78% de l’humanité, ils sont les seuls survivants”/”les grandes méchantes élites organisent des jeux sanglants entre les pauvres pour se divertir”/”les zombies sont partout” qu’on nous sert et ressert à toutes les sauces fades et sans imagination tel un bocal de bolognaise industrielle sans un seul morceau de viande. J’ai trouvé l’univers de Magnason vraiment bien construit, très intelligent, imaginatif, et super bien pensé. Je serais pas étonnée que ce mec se révèle être un grand inventeur fou dans la vie et nous ponde des machines à la Léonard de Vinci ou des mécanismes ingénieux estampillés Jules Verne. En tout cas il s’agit de l’histoire de tout un monde, une société entière, et pas du tout de seulement celle d’un couple se tenant au bord du gouffre d’un amour impossible. Alors pour la 4ème de couverture : c’est raté. En voilà un qui aurait mérité sa petite feuille Canson pour prévenir, ok Monsieur le Libraire ?
Mais comme il vaut mieux de bonnes surprises que de grosses déceptions on va pas râler hein ! J’ai vraiment adoré ce bouquin. Ça faisait un moment que j’avais pas lu un truc un peu détente (sauf si tu considères que “Cheshire, Fifoot and Furmston’s Law of Contract” c’est le Nirvana) et récent, du pur roman quoi. Grande fan inconditionnelle de la maison d’édition Super 8 au style bien particulier, ce titre là aurait pu y avoir sa place et venant de moi c’est un SACRÉ compliment (c’est comme si je venais de décerner la légion d’honneur).
On est donc dans un monde futuriste -mais pas trop, que Dieu me garde des sciences fictions hyper lourdes des années 3000 bourrées de voitures volantes et de vaisseaux spatiaux- où les câbles n’existent plus. Les ondes émises par toutes nos technologies ont fini par avoir raison de la Nature et un homme, un seul, s’est attelé à la tâche de sauver la planète Terre en déployant un système de connexion opérant entre le cerveau des hommes eux-mêmes. Ce génie s’appelle Lovestar, et en étudiant les oiseaux ainsi que d’autres espèces animales aux capacités d’orientation et de communication hallucinantes en période migratoire (on en apprend beaucoup au passage sur les animaux), il découvre un nouveau système de communication, d’individu à individu. Fini les émissions satellites, suite à ses découvertes il ne se contente pas de reconstruire le monde, il bâtit un Empire. SON Empire. Faut dire qu’il vient de sauver l’humanité donc les gens ont tendance à être plutôt reconnaissants et on lui déroule le tapis rouge. Il fonde son entreprise, Istar, et développe ses services aux quatre coins du globe. C’est un homme d’affaires brillant, visionnaire, aux stratégies aiguisées. La nouvelle société qu’il érige semble idéale. Semble seulement, car bien sûr, je vous rappelle qu’on est dans une dystopie.
Et c’est là qu’on retrouve nos fameux Abélard et Héloïse. Au cœur de cette nouvelle ère de “l’Homme sans fil”, on vit bien, une belle vie certes, mais Istar qui régit désormais le monde, et votre cerveau au passage, vous a dépouillé de tout libre-arbitre. Et l’un de ses fameux “services” (qui ne sont pas vraiment optionnels) consiste justement à vous trouver l’âme sœur, votre “seule et unique”, sur base de données très scientifiques avec une précision irréprochable. Indriði et Sigríður, deux jeunes Islandais filent le parfait amour depuis 5 ans et 7 mois déjà, mais ils n’ont pas été réunis par InLove, le département d’Istar en charge de vous “calculer” pour vous associer à votre moitié. Ils se sont rencontrés par un heureux hasard de la vie et ne se sont plus quittés depuis. Ils ne s’inquiètent pas trop cela dit, parce qu’appairer l’humanité entière prend du temps, que la majorité justement attend impatiemment son tour, et que pour eux qui se sont déjà trouvés, la confirmation de leur compatibilité ne sera qu’une formalité. Ils sont convaincus d’être nés l’un pour l’autre, ne vivent que l’un pour l’autre, à travers l’autre. Ils se collent, se bouffent, se respirent, comme en fusion, et ça a au passage le don d’exaspérer et dégoûter tout leur entourage. Ils ne font qu’un, et bien au-delà de la définition de fleur bleue et mièvrerie, c’en est franchement presque répugnant. Pourtant un jour la douce Sigríður reçoit sa convocation d’InLove et surprise : son âme sœur l’attend au QG de l’entreprise, et ce n’est pas Indriði.
Alors que va-t-il se passer, comment les amoureux vont-ils faire face à la désillusion, et y-a-t-il un semblant d’espoir et de liberté restant pour les récalcitrants au système dans leur monde ? Ça je vous laisse le découvrir par vous-mêmes. Ce que je peux vous garantir c’est que vous ne serez pas déçus du voyage, l’intrigue ne s’arrête pas là, les personnages sont hauts en couleur, ça prend des allures de thriller sur la fin, et on en sort vraiment avec l’impression d’avoir lu 1984 en regardant un épisode de Black Mirror. Parce qu’il s’agit de ça aussi, une exploration toute en finesse des multifacettes de l’éternelle vacuité humaine dans sa quête du toujours plus en en fournissant toujours moins. Dénonciation de l’abaissement par le progrès dans un cocon d’autosuffisance et de vanité nauséabonde. Mais on assiste aussi à l’éclosion du meilleur, comme une marguerite qui s’élève sous un rayon de soleil depuis une fissure en  plein bitume. Le bouquin vous indiquera même l’emplacement physique de la sensation du bonheur. À travers Indriði, Sigríður, Lovestar, Simon, Ragnar, leurs proches et le reste du monde : on aime l’Homme, on le méprise, on a pitié, on veut le sauver, on veut l’achever, on est curieux, admiratif, dégouté, satisfait, et sur notre faim. En tout cas on le regarde se consumer, flamber comme des crêpes Suzette, au gré de ses peurs, ses idées et ses passions, impuissant devant sa propre puissance. Le tout dans un style d’écriture cru et curieusement poétique à la fois (une caractéristique plutôt récurrente que je retrouve pas mal dans mes lectures d’auteurs d’ailleurs et qui expliquerait mon addiction actuelle aux romans étrangers ?).
C’est drôle, honnête, prenant, inventif, en bref : une lecture à mettre entre tes mains. Surtout si ton TGV a (encore) heurté un sanglier et que le retard annoncé est de 2 à 3h. Hé la SNCF si tu passes par là, elle en est où ma demande d’indemnisation du formulaire G30 ???

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