Les derniers jours de Rabbit Hayes
Reviews littéraires

Les derniers jours de Rabbit Hayes

Attention, disclaimer : livre très très chargé en émotions qui mettra tes glandes lacrymales à l’épreuve façon Koh-Lanta. Réfléchis bien.

 

C’est bon, tu viens avec nous quand même ? Alors on est parti ! Destination : une chambre d’hospice ! Pardon j’ai pas entendu vos cris enthousiastes. Prenez-moi la main ça va aller.

Les derniers jours de Rabbit Hayes est, comme son titre l’indique, un roman dont le personnage principal, Rabbit, va mourir. Et non, Rabbit n’est pas une octogénaire apaisée qui a bien vécu et qui approche sa fin en toute sérénité. Rabbit a la quarantaine, et un cancer qui lui colle au sein. Après des années de lutte acharnée menée fierté, victorieuse sur certaines batailles ici et là, malheureusement elle a perdu la grande guerre. Les métastases l’ont envahie et la rongent comme des vers sur un cadavre, comme si elle était déjà morte. Mais elle ne l’est pas l’encore, et ce serait bien mal connaître Rabbit Hayes, que de penser que ses derniers jours ne seront pas incroyablement époustouflants.

Je ne sais pas si parmi les personnes qui lisent cet article un jour il y en aura encore qui ignorent mon état de santé, mais j’ai moi-même eu un cancer à 19 ans, et alors que tout semblait aller bien, j’ai connu plusieurs rechutes, à l’image de notre héroïne. Ça a donc été une lecture difficile pour ma part à certains passages, et mon expérience en est du fait biaisée. Je me suis énormément reconnue en Rabbit, alors que d’autres lecteurs s’identifieront plus naturellement à d’autres personnages.

Et d’ailleurs de ces autres personnages, parlons-en. Parce qu’il y a foule ! Des dingues. Notre malade est bien entourée, famille, amis, tous ses proches se relaient pour l’accompagner dans ce dernier voyage du mieux qu’ils le peuvent. Les personnalités de chacun sont extrêmement diverses, fortes, et profondes. Quand ils se retrouvent tous ensemble dans une même pièce, j’ai la vision d’une immense fresque colorée. Chacun a sa place, son tempérament, ses peurs, et ses façons d’y faire face. Anna Mcpartlin nous les présente si bien qu’on ressent leur énergie, on les sent vivants, on peut entendre à quel point ils sont bruyants, on est inclus dans ce groupe qui ne forme qu’un. Le travail de développement des personnages, que ce soit vis-à-vis de leur évolution à travers le roman, de la complexité de leur personnalité, ou bien de leur passé, est phénoménal. Il y a là une charge de boulot gargantuesque qui a été fournie pour tisser si soigneusement chaque fil de cette grande toile d’araignée qui représente leur monde, et leur vie, depuis leur plus tendre enfance. Chapeau bas l’artiste. Avec seulement ses mots, Anna Mcpartlin m’en a vraiment mis plein les yeux.

Car le roman ne se focalise pas uniquement sur Rabbit et ses derniers jours, il bondit d’un personnage à l’autre, d’une époque à une autre, et retrace les histoires de chacun, tout en les confrontant à leur réalité actuelle. C’est brillamment écrit, tout est axé avec une justesse parfaite, Au-delà même de cette dynamique qui permet à l’histoire de garder un rythme entraînant, qui ne s’essouffle pas, le lecteur est vraiment intégré dans ces tranches de vie. Quand ils sont en rage face à l’impuissance médicale, on déborde de colère avec eux. Lorsqu’ils se taquinent, se moquent gentiment les uns des autres, on rit avec eux, on fait partie de cette familiarité. Et bien sûr, quand ils pleurent, on mêle nos torrents de larmes aux leurs. (Vous pouvez déjà aller rajouter “stock de mouchoirs XXL” sur votre liste de courses hebdomadaires.)

Malgré tout, et c’est je crois le point qui m’a vraiment déclenché un coup de cœur pour ce livre, c’est qu’il n’est pas une seule seconde question d’apitoiement pour faire pleurer dans les chaumières. Ce roman ne se veut pas comme un témoignage d’une victime de cancer, loin de là, au final le sujet n’est pas plus abordé que nécessaire, à l’occasion. Le but recherché par l’auteure est de dépeindre avec précision chaque étape du voyage émotionnel que l’on doit entreprendre, quand on pleure la mort de quelqu’un qui n’est pas encore parti. Ce n’est pas moralisant et ça ne propose pas de remède miracle du genre “acceptez ci, pensez à ça, et tout ira bien c’est comme ça qu’il faut faire”. Loin de là, il s’agit juste de capturer les émotions des protagonistes au fur et à mesure que les derniers jours se passent. Il n’y a pas de jugement, pas de conseil, pas de solution. Lire ce bouquin c’est comme tourner les pages d’un recueil de photos. On regarde chaque instant, on contemple la diversité de la palette des émotions ressenties, et on en fait l’expérience nous-mêmes. Et de tout ça, il en ressort quelque chose de beau, et solaire. Pas de réponse aux questions existentielles, mais une lumière qui nous éblouit, qui nous rappelle qu’il faut vivre, et vivre bien plutôt que vieux.

J’espère avoir réussi à vous convaincre de vous ruer dessus car je n’avais pas été aussi touchée par un roman de cette façon depuis longtemps. Ça a été difficile d’écrire cet article sans vous parler de l’intrigue réelle, des préoccupations qui se jouent, des histoires qui s’enchaînent. Mais j’ai juré que ce site sera toujours spoiler-free donc j’ai tenu parole. Je ne peux que vraiment vous conseiller encore une fois d’aller en faire l’expérience vous-même.

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