Mes petites tentatives 🖋 Originaux Reviews littéraires

Sortir dehors

Je devrais m’en tenir à la poésie sage et retravaillée. Contrôlée. L’autocensure, le correct, le supportable. Les facettes montrables qu’on peut exhiber habilement sous couvert de dévoilement mesuré, dosé avec précision. Surtout quand on est lu par sa famille et ses amis, par la réalité.

Moi j’ai (moi je moi je moi je, il faut t’y faire) une grande réticence à me mettre à nu, je préfère la lingerie suggestive des demi-mots. J’ai toujours évolué sur scène bien au centre du halo d’un grand projecteur, savamment mise en lumière, le mauvais profil méticuleusement dissimulé par un jeu d’ombres calculé. Dans cette pièce de théâtre, je suis fière de jouer Dame Dignité, fière de cette force de ne dévoiler que ce qui n’a à l’être.

L’aide des autres ? Mais les autres sont si faibles. Les autres, un courant d’air les envoie voltiger contre le mur, ils s’y écrasent comme des insectes sur un pare-brise à 130. Sous prétexte de les ménager en vérité je les méprise. Tu ne peux pas m’aider à porter mes quatre valises de cancer, regarde-toi déjà crouler le dos plié sous ton banal sac à dos. Non les autres ne savent rien. Tu penses donc tu es. Moi je peux donc je dois. Nos dimensions ne se croisent jamais, elle ne sont même pas parallèles. Et j’ai pas envie d’être la main qui tient l’aiguille pour éclater leur bulle. Alors, moi je moi je moi je, ne leur demande rien.

Trop féroce pour admettre que je fuis. C’est pas de ma faute, je combine astigmatisme et myopie. Trop lâche, surtout, pour reconnaître la honte. C’est un peu plus facile de juste creuser des tombes. Enterrer cette Vulnérabilité six pieds sous terre. Ferme ce cercueil je te dis, fais-la taire.

Tiens, ça reprend des allures de poésie, c’est peut-être ce virus là ma vraie maladie.

Maintenant dis-moi comment sortir de chez moi, sortir d’ici ?

Il y a trois mois à peine j’ai réalisé que si il me demandait pas en mariage bientôt, je mourrai sans, seule. La symbolique est personnelle et chacun en fait ce qu’il veut, mais cette pilule-là elle a été encore plus dégueulasse à avaler que la version 100mg de ciclosporine. J’ai commencé à tirer des plans sur la comète, comme si écrire noir sur blanc entre les lignes de l’agenda pouvait faire bouclier contre l’échéance. “Merde, la Faucheuse ? Ah bah non pas mardi, j’ai prévu un poulet basquaise avec mon mec et j’ai déjà fait les courses.”

Mourir d’accord, mais partir autrement que sous mes propres termes et conditions ? Un affront. J’ai jamais été la plus assidue en contract law mais celui-là je tenais à en rédiger chaque clause moi-même et pas de SAV disponible pour réclamation. Je me suis réfugiée sous l’ombre des feuilles de mon ego immense, dont le tronc gravé “c’est pas ma faute, je suis THPI, je peux fournir un certificat médical” me réconfortait toujours. C’était plus facile que de regarder en face ma peur à moi. La distance de sécurité est égale au temps de réaction additionnée à la distance de freinage, soit la distance d’arrêt.

Mais Shame! Shame! Shame! La cloche s’agite. Frappée par la foudre de la lucidité avec la constance régulière d’une thérapie par électrochocs, quelle idée de se foutre sous un arbre en plein orage ? Je sais que j’ai peur. Si j’ouvre les yeux, je vois les petites barrières que j’ai montées autrefois autour de moi pour garder bien verte l’herbe de mes pâturages. Ces petites clôtures en bois aujourd’hui devenues murailles fortifiées, se dressant implacablement au-dessous de douves pleines de crocodiles carnassiers.

Protection a viré Prison.

Vingtième mois que je suis sortie de l’hôpital, au-dehors.  Et pourtant ça a toujours l’odeur viciée du dedans. Un miracle sur gambettes, je sais pas comment je m’en suis sortie jusqu’ici. Je me déplace quand même qu’avec l’assurance de Bambi. Personne ne sait si cette fois c’est la bonne, mais on me demande de faire comme si.

Témoigne publiquement au Ministère de la Santé Lisa, tu es sauvée Lisa, un seul cas comme toi Lisa. Mon prénom, toujours dans toutes les bouches, mais fut une époque où c’était plus avec dédain pendant des conseils de classe tumultueux. Aujourd’hui il s’accompagne d’étoiles dans les yeux des plus grands hématologues du monde. Mais ils, eux, tous, toi; ils veulent que j’oublie que je ne suis peut-être qu’en sursis ? J’ai été condamnée trop de fois pour oublier qu’on prolonge une peine comme un abonnement. Il n’y aura pas de répit pour moi, le champ stérile n’a pas de barreau à limer. Sans connaître ma sentence, chaque jour je dois traîner des pieds.

Alors pour sortir de ce corps qui parfois ne veut pas, je jongle avec les pâtes alphabets. Enfin je les bois surtout dans le bouillon pot-au-feu de ceux qui les articulent avec talent. Des bouquins qui s’empilent, plutôt que de s’empaler. Bec sucré, je laisse des bonbons comme un krema à l’orange me coller les dents.

Et peut-être qu’un jour aussi, comme Hafed Benotman, moi je moi je moi je, pourrai dire que ça valait pas la peine, mais putain ça valait le coup. Chacun son enfermement, mais on en viendra tous à bout.

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